Nathaniel Olympio: « Tant que la démocratie ne sera pas instaurée, le peuple continuera la lutte, inlassablement »

Nathaniel Olympio, président du Parti des Togolais

Le 5 Octobre 1990 est une date très forte dans l’histoire politico-sociale du Togo: grand soulèvement populaire, marquant le déclenchement de la lutte pour la démocratie au Togo.

Dans une interview accordée à l’Agence Savoir News, Nathaniel Olympio, président du Parti des Togolais, dresse un petit bilan des 30 ans de « lutte ».

Savoir News: 5 octobre 1990 – 5 octobre 2020. Quel petit bilan des 30 années de lutte pour l’alternance au Togo?

Nathaniel Olympio : Avant tout, je voudrais m’incliner devant la mémoire de tous les Togolais qui sont tombés durant cette lutte pour la démocratie. Je voudrais aussi féliciter le peuple togolais, particulièrement la jeunesse, qui continue de payer un lourd tribut.

Il y a indéniablement des acquis politiques arrachés de haute lutte depuis 1990. C’est le cas de la restauration de certains symboles comme l’hymne national et la fête de l’indépendance du 27 avril qui étaient interdits sous la dictature. C’est aussi la fin du parti unique suivie de l’instauration du multipartisme et plus généralement l’avènement de quelques libertés fondamentales comme la liberté d’association et d’opinion, de même que l’émergence des médias privés.

Au-delà de ces acquis, l’objectif principal poursuivi depuis 30 ans reste d’actualité. C’est l’avènement de la démocratie, avec tous les bénéfices qui en découlent comme le respect des libertés et des droits humains ainsi que le respect de la souveraineté du peuple par son expression dans les urnes. La vérité des urnes qui ouvre les champs du possible en matière d’alternance politique à la tête de l’Etat reste une valeur à acquérir. La vérité des urnes manque encore cruellement aux Togolais.

La vraie question n’est pas uniquement le remplacement de certaines personnes par d’autres. C’est surtout la mise en place d’une bonne gouvernance politique et économique dans un cadre démocratique.

Avez-vous l’impression qu’un pas a été franchi ?

Comme je l’ai dit plus haut, le peuple togolais a réussi à franchir un pas. Mais force est de constater que même ce qui semble acquis souffre encore d’une gouvernance qui le remet sans cesse en cause. Rien n’est donc définitif. Les acquis doivent être continuellement protégés. C’est un travail sans fin. Parallèlement à cette protection, la quête de la démocratie doit se poursuivre.

De l’avis de certains observateurs, c’est l’immobilisme total au sein de l’opposition depuis 30 ans (du même au même). Qu’en dites-vous ?

C’est vrai que beaucoup d’acteurs majeurs de l’opposition sont investis dans la lutte depuis ces trente dernières années. Les acquis sont donc le fruit de leur engagement aux côtés du peuple. Je leur rends l’hommage mérité.

Sans reculer trop loin dans le temps, l’immobilisme que vous évoquez n’aurait pas permis les manifestations massives de juin 2012 avec le CST ni les gigantesques contestations d’août 2017 à  février 2018 avec la coalition C14. Le peuple togolais reste mobilisé depuis qu’il est entré dans la lutte le 5 octobre 1990.

Quelle projection pour un ‘’réveil’’ de l’opposition qui sommeille depuis plusieurs mois ?

Ce que vous appelez sommeil n’est qu’une impression. Comme je le disais tout à l’heure, nous avons vécu cette même situation en 2010 et en 2015 après l’élection présidentielle. Cela n’a pas empêché  les grandes manifestations de juin 2012 avec le CST ni les manifestations monstres de 2017 à 2018 avec la C14. Ces dernières années, on note donc que le peuple se remobilise deux ans après une élection présidentielle contestée. On peut raisonnablement s’attendre à ce que d’ici quelques mois, la malédiction des deux ans s’abatte encore sur le régime, après l’élection contestée de février 2020. Il n’y a jamais deux sans trois.

En revanche, nous avons besoin de réorienter la lutte pour qu’elle soit plus efficace et aboutisse. Comme il semble difficile de faire un bilan qui regroupe tous les acteurs de l’opposition, au minimum ceux qui ont une sensibilité similaire doivent se soumettre ensemble à cet exercice, dans un cadre citoyen.

Pour ma part, les principales leçons à tirer des trente ans de lutte sont :

– Le noyau dur du régime reste hermétiquement fermé à une évolution démocratique.

– Dans les conditions actuelles, les élections ne peuvent pas procurer aux Togolais le changement auquel ils aspirent.

– Les élections ont toujours été une grande source de division des leaders de l’opposition.

Les armes des années 80 n’ont pas donné les résultats attendus. Les révoltes et les grèves des années 90 n’ont pas donné les résultats attendus. Les manifestations gigantesques des années 2000 n’ont pas donné les résultats attendus.

Partant de tous ces constats, la nature de la lutte doit connaître une évolution. Nous devons réinventer la lutte citoyenne.

1- Nous devons sortir du paradigme de remplacer ceux qui sont en place – sous-entendu par les élections – dans le but d’instaurer la démocratie. Il faut plutôt mener une lutte pour l’instauration de la démocratie. Il ne s’agit pas de revenir au slogan de Monsieur Gnininvi « Démocratie d’abord, multipartisme après », avec l’idée d’aller à l’élection avec un candidat unique. Nous avons déjà le multipartisme.

Il s’agit de ne plus souscrire, dans les conditions actuelles, au principe de l’élection qui est devenue un faire-valoir, dénué de tout attribut démocratique. Tourner provisoirement le dos aux élections permet d’extirper le facteur de division de l’opposition.

2- Ensuite, il est indispensable de doter la lutte d’un projet politique qui réponde à la question simple « Dans quel Togo voulons-nous vivre ? ». Ce projet sera l’élément fédérateur de tous. Son existence est gage de convergence de toutes les énergies et ferme la porte au risque de coups d’Etat multiples comme l’a malheureusement connu le Mali.

3- Enfin, au-delà des partis politiques et des organisations de la société civile, la lutte doit devenir citoyenne. Ce qui implique que les partis politiques renoncent provisoirement et volontairement à leur droit légitime de participer à des élections non démocratiques et de se battre pour l’intérêt général qu’est l’instauration de la démocratie.

Ces trois principes retenus, la mobilisation populaire peut alors s’exprimer pour porter le projet politique. Tant que la démocratie ne sera pas instaurée, le peuple continuera la lutte, inlassablement. FIN

Propos recueillis par Junior AUREL