Reprise des audiences publiques à Lomé: 4 « grands témoins » dont Fambaré Ouattara Natchaba et Léopold Gnininvi écoutés par le CVJR ce mercredi

Les audiences publiques, privées et à huis clos de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) ont repris ce mercredi à Lomé. L’audience de ce jour a été consacrée aux événements liés à la tragédie de Fréau jardin, les expropriations foncières et un cas d’abus d’autorité, d’arrestation et détention arbitraires, a constaté un journaliste de l’Agence Savoir News.

Au sujet des évènements de la place Anani Santos, ex-Fréau Jardin survenue le 25 janvier 1993 alors que le COD II, le collectif de l’opposition démocratique, avait initié une manifestation pour exprimer son soutien à une mission de facilitation dépêchée à Lomé par l’Allemagne et la France. La CVJR a écouté quatre « grands témoins »: Messan Gabriel Agbéyomé Kodjo alors ministre de l’Intérieur, et le Professeurs Léopold Gnininvi, président du COD II ont livré leurs versions des faits par le biais d’audiences vidéos diffusées en différé. Leurs témoignages ont été suivis de ceux de MM. Fambaré Natchaba, ministre des affaires étrangères au moment des faits et Bamnante Komikpime, député à l’Assemblée nationale, cité par Agbéyomé Kodjo dans sa déposition.

Au total 9 personnes ont défilé devant la Commission. Concernant les expropriations foncières, l’audition a permis d’écouter les représentants des propriétaires terriens de la zone portuaire et de Lomé II. Ils ont également abordé le cas du campus de l’université de Lomé, de l’aéroport et de l’Etat-Major, notamment.

S’agissant de l’abus d’autorité, la victime, un commerçant, a porté à la connaissance de la CVJR, les tracasseries administratives et policières dont elle est l’objet depuis douze ans pour faire reconnaître ses droits à l’exploitation des ex-palmeraies de la SONAPH à Agou Gadja.

Quelques témoignages

Fambaré Natchaba, a été le premier à passer devant la commission pour donner sa version sur latragédie de Freau Jardin.

« Le chef de l’Etat Eyadéma était dans le nord. Il m’a été demandé de venir avec nos hôtes dans le nord: les ministres français allemand et français de la coopération. Mais peu avant l’heure du déjeuner, un coup de fil sonne, et le président Eyadéma prend le téléphone. On lui annonce qu’il y a une manifestation pacifique avec des bougies sur la place Fréau Jardin. Ce n’était pas le ministre de l’intérieur qui l’avait appelé. Le président a ensuite demandé à ce que le ministre de l’intérieur Agbéyomé lui soit passé. Et il a demandé à Agbéyomé, ce qui se passait à Lomé. Et Agbéyomé de répondre : +Nos gens veulent encore manifester+. Alors, le président lui a dit ceci :+Kodjo, fait attention. Maintenant, prends mes instructions. Il faut dégager immédiatement tout ce que tu as mis là comme forces de sécurité (gendarmes, policier) et me rendre compte. Laisses la place libre. Ils n’ont qu’à manifester comme ils veulent+ Et quand Agbéyomé a fini, il a rendu compte au président que c’est ce qu’il a fait. Je ne crois pas un seul instant que les manifestants étaient armés pour tirer sur des gens (…) Si j’avais été ministre de l’intérieur, j’aurais démissionné. S’il estimait qu’il y avait des forces qu’il ne contrôlait pas, il lui était loisible de dire au président Eyadéma, qu’il y a des forces parallèles qui ne sont pas de la police qu’il ne contrôlait pas. Le président aurait pris des dispositions », a longuement raconté M.Natchaba.

Pour Bamnante Komikpime, Agbéyomé, n’avait pas cherché à l’écouter, alors qu’il s’était rendu à son domicile pour lui raconter ce qu’il avait vu sur place, peu avant la tragédie : « Des jeunes avaient des banderoles rouges. J’ai vu des policiers. Alors je me suis rendu chez Agbéyomé. Arrivé chez lui, il était sur le point de sortir. J’ai commencé par lui parler quand il est rentré dans sa voiture. Il est parti me laisser. C’est dommage. C’est ce qu’il a fait, alors que j’étais venu lui dire que j’ai vu sur place ».

Léopold Gnininvi, a pour sa part indiqué que Agbéyomé lui avait téléphoné tôt ce jour-là.

« Agbéyomé m’a téléphoné tôt le jour pour me dire qu’il avait reçu notre lettre et qu’elle était tardive. Et il s’interrogeait du lieu retenu, parce que le HRC avait cessé de siéger au Palais des Congrès depuis sa séquestration le 22 octobre 1992 (…) J’ai appelé après M.Kodjo pour lui demandé s’il est au courant ce qui se passe à la place Freau Jardin. Est-ce toi qui as pris la décision de faire tirer sur des gens. Fais attention, c’est très grave devant l’histoire. Il y a de nombreux morts. Agbéyomé répondit : +Non, les agents sont en train de tirer en l’air seulement pour disperser la foule+. D’où sont sortis les moyens impressionnants déployés ce jour-là ? Etant ministre de l’intérieur au moment des faits, qu’a-t-il fait pour empêcher cette tragédie? Un ministre de l’intérieur, lorsqu’il sent vraiment que les évènements sont sérieux, il prend un arrêté d’interdiction. S’il ne peut pas assurer la sécurité de la manifestation et qu’il se sent dépassé, il donne sa démission », a souligné M.Gnininvi.

L’analyse des différents témoignages, la CVJR a permis à la CVJR de faire les observations suivantes:

 A propos des événements tragiques de Fréau Jardin, il apparaît selon les personnes auditionnées, que le contexte très tendu des premières années de l’amorce du processus démocratique au Togo et les clivages qui opposaient le régime d’alors à l’opposition peuvent expliquer les développements regrettables de ce qui ne devait être qu’un marche pacifique. Il ressort aussi que les responsabilités de ce drame restent encore à élucider quand bien même des accusations sont portées contre les Forces Armées Togolaises dont certains éléments constitués en brigades autonomes cagoulées ont pu impunément profiter du contexte pour assassiner des manifestants. La Commission a déploré qu’une manifestation pacifique autorisée pour soutenir des démarches de paix ait dégénéré en tuerie. Elle a présenté ses condoléances et sa compassion aux victimes, aux familles éplorées et renouvelle son engagement à poursuivre les investigations pour contribuer à la manifestation de la vérité dans cette affaire.

 Au sujet des expropriations des propriétaires terriens dans plusieurs localités du pays, notamment sur les sites de Lomé II, de l’Etat major général des Fat, du Port et de l’aéroport de Lomé, la Commission a déploré l’appropriation arbitraire de terrains par l’Etat et compatit à la détresse des personnes expropriées. Elle a pris bonne note du souhait exprimé par les victimes de bénéficier de meilleures conditions de relocalisation et d’indemnisation au nom de la réconciliation.

La CVJR a recommandé à tous, des attitudes allant dans le sens de l’apaisement et encourage les parties prenantes pour une exploitation rationnelle des zones déclarées d’utilité publique.

Fidèle à sa mission, la CVJR a appelé les victimes de ces différents événements, malgré les séquelles que certaines traînent encore, à ne pas cultiver l’idée de vengeance. Elle a rappelé que c’est à la lumière des informations fournies par les différents intervenants au cours des audiences (publiques, in camera et privées) ainsi que des rapports de ses investigations, qu’elle fera ses recommandations finales à l’attention du peuple togolais dans le sens de l’apaisement.

Ces audiences se poursuivent ce jeudi et seront consacrées à des cas de traitements inhumains et dégradants, des enlèvements et disparitions, des tentatives d’assassinat et des agressions physiques.

Nicolas KOFFIGAN

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