Mme Kafui Adjamagbo-Johnson : « La société doit reconnaître que les femmes ont toute leur place dans la prise de décision publique »

Le monde entier célèbre ce dimanche 8 mars, la Journée internationale des droits des femmes. Thème retenu : « Droits, justice, action : pour toutes les femmes et les filles ».

À l’occasion de cette journée, le secrétaire général de l’ONU appelle à redoubler d’efforts pour garantir l’égalité devant la loi pour toutes les femmes et les filles dans le monde.

« La société doit reconnaître que les femmes ont toute leur place dans la prise de décision publique », a affirmé dans une interview accordée à l’Agence Savoir News, Mme Kafui Adjamagbo-Johnson, femme politique togolaise, secrétaire générale de la Convention Démocratique des Peuples Africains (CDPA), l’une des grandes formations politiques de l’opposition.

Seule femme à s’être présentée à une élection présidentielle au Togo, en 2010, Mme Adjamagbo-Johnson est largement revenue sur son parcours, les « obstacles » rencontrés en tant que femme dans le milieu politique, la faible représentativité des femmes dans les instances de décision au Togo etc…

Savoir News : Bonjour Madame. Présentez-vous brièvement à nos lecteurs.

Kafui Adjamagbo-Johnson : Je vous remercie pour cette invitation. Je suis Kafui Adjamagbo-Johnson, juriste de formation et femme politique, précisément Secrétaire générale de la Convention Démocratique des Peuples Africains (CDPA). Je suis togolaise engagée depuis plusieurs décennies dans la lutte pour la démocratie, l’État de droit et le respect des libertés fondamentales au Togo.

Mon parcours est profondément lié à l’engagement citoyen. Très tôt, j’ai choisi de mettre mes compétences juridiques au service de la défense des droits humains, du droit des femmes et de la justice sociale. Au fil des années, j’ai participé à plusieurs initiatives politiques et citoyennes visant à promouvoir une gouvernance plus juste, transparente et respectueuse de la volonté du peuple.

Aujourd’hui, comme député de la Dynamique pour la Majorité du Peuple (DMP), mon engagement reste le même : contribuer, avec humilité mais détermination, à l’alternance, à la construction d’un Togo démocratique où chaque citoyen, homme ou femme, peut vivre librement et dignement.

Femme battante, certains vous qualifient d’ »Amazone » de la politique togolaise. Comment percevez-vous ce qualificatif et que représente pour vous ce combat politique ?

Je reçois ce qualificatif avec beaucoup de modestie. Si certains parlent d’ »Amazone », je pense que cela traduit surtout la persévérance que nécessite l’engagement politique dans un contexte comme celui du Togo.

Mais je tiens à dire que ce combat n’est pas celui d’une personne seule. Il est celui de nombreuses femmes et de nombreux hommes togolais qui, depuis des décennies, aspirent à la liberté, à la justice et à une véritable alternance démocratique.

Pour moi, la politique n’est pas une quête de pouvoir personnel. C’est avant tout un engagement moral et citoyen, parfois difficile, mais indispensable lorsque l’on refuse l’injustice, l’arbitraire ou les dérives d’un système qui ne répond pas suffisamment aux aspirations profondes de la population.

Le combat politique que je mène est donc simplement un combat pour la dignité du peuple togolais et pour l’avenir de notre pays.

Vous êtes la seule femme à s’être présentée à une élection présidentielle au Togo, en 2010. Avec le recul, que retenez-vous de cette expérience et des défis auxquels les femmes font face en politique togolaise ?

Cette expérience reste pour moi un moment important, non pas seulement sur le plan personnel, mais aussi sur le plan symbolique.

Se présenter à une élection présidentielle en tant que femme dans notre contexte était déjà, en soi, un message adressé à toutes les femmes togolaises : celui que la politique ne doit pas être un espace réservé aux hommes.

Avec le recul, je retiens deux choses. D’abord, l’enthousiasme et le soutien de nombreuses femmes et de nombreux jeunes, qui voyaient dans cette candidature une possibilité d’élargir la participation politique.

Ensuite, je retiens aussi les difficultés structurelles : les obstacles culturels, le manque de moyens, et parfois un environnement politique peu équitable. Les femmes doivent souvent travailler deux fois plus pour être reconnues dans un espace qui reste encore largement dominé par les hommes.

Mais malgré ces défis, je reste convaincue que la présence des femmes en politique est indispensable pour enrichir la gouvernance et renforcer la démocratie.

Votre parcours politique a inspiré de nombreuses femmes au Togo. Quels ont été les principaux obstacles que vous avez rencontrés en tant que femme dans un milieu politique majoritairement masculin ?

Les obstacles sont multiples. Il y a d’abord les préjugés culturels, qui peuvent parfois faire croire que la politique serait un domaine réservé aux hommes.

Il y a aussi les difficultés liées à l’accès aux ressources, aux réseaux d’influence et à la visibilité médiatique, qui restent souvent plus favorables aux hommes.

Mais au-delà de ces obstacles liés au genre, il faut également reconnaître que le contexte politique togolais lui-même peut être difficile pour toute personne qui porte une voix critique ou alternative face au régime en place.

Dans ces conditions, une femme engagée en politique doit souvent faire preuve d’une grande résilience. Mais ces difficultés ne doivent pas décourager l’engagement. Au contraire, elles doivent nous pousser à continuer le combat pour un espace politique plus ouvert, plus équitable et plus démocratique.

Malgré des avancées, les femmes restent encore peu représentées dans les instances de décision au Togo. Selon vous, que faut-il changer pour encourager davantage de femmes à s’engager en politique ?

Il faut agir à plusieurs niveaux. D’abord, changer les mentalités. La société doit reconnaître que les femmes ont toute leur place dans la prise de décision publique.

Ensuite, les partis politiques doivent faire davantage d’efforts pour promouvoir réellement les femmes aux postes de responsabilité, et pas seulement dans les discours.

Il est également important de renforcer la formation politique, l’accompagnement et l’accès aux ressources pour les femmes, afin qu’elles puissent participer pleinement à la vie publique.

Mais plus largement, l’amélioration de la gouvernance et du climat démocratique est essentielle. Dans un environnement politique plus transparent, plus juste et plus respectueux des règles démocratiques, les femmes auront naturellement davantage de place et de possibilités d’engagement.

En ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, quel message souhaitez-vous adresser aux femmes togolaises, notamment à celles qui hésitent encore à s’engager en politique ?

Le 8 mars n’est pas simplement une journée de célébration. C’est avant tout une journée de mémoire et de lutte, qui nous rappelle les combats menés par les femmes à travers le monde pour plus d’égalité, de justice et de dignité.

Au Togo, cette journée doit aussi être l’occasion de rappeler que la démocratie et la liberté ne se construiront pas sans la participation active des femmes. Les femmes togolaises doivent s’impliquer pleinement dans la lutte pour une société plus juste, chacune à son niveau, chacune selon ses moyens. Chaque geste, chaque engagement compte.

Je voudrais profiter de cette occasion pour féliciter et saluer toutes celles qui sont déjà engagées dans ce combat, parfois au prix de grands sacrifices.

Je pense notamment à Madame Gnakadé, pour laquelle je réitéré mon appel à sa libération. Je veux également rendre hommage à toutes ces femmes courageuses qui se battent sur le terrain, à visage découvert, comme Amavi Katanga, Grâce Bikoni Koumahi, Nambéa Leila, ainsi qu’à tant d’autres femmes engagées.

Je n’oublie pas non plus les femmes togolaises de la diaspora, qui contribuent activement à cette lutte, notamment : “Farida Bouréima”, “la maraine”, “Table Ronde”, “Esséni”, “Gémy” et bien d’autres dont j’oublie les noms.

À ces femmes patriotes, je voudrais dire ceci : n’ayez pas peur de prendre votre place dans la vie publique. L’avenir démocratique de notre pays dépend aussi de votre engagement, de votre courage et de votre détermination. L’histoire nous enseigne une chose : lorsque les femmes se lèvent pour défendre la justice et la liberté, elles deviennent une force décisive pour le changement.

En ce 8 mars, je voudrais dire à celles qui hésitent que leur voix compte, que leur regard sur la société est précieux, et que leur engagement peut contribuer à transformer positivement notre pays.

Le chemin peut parfois être difficile, mais l’histoire nous montre que les progrès démocratiques et sociaux se construisent grâce à la persévérance de citoyens courageux.

J’invite donc les femmes togolaises à croire en leurs capacités, à s’organiser, à s’exprimer et à participer pleinement à la vie publique. Car l’avenir du Togo se construira avec les femmes, ou ne se construira pas pleinement. FIN

Propos recueillis par Junior AUREL