Interview exclusive de Jean Pierre Fabre, président de l’ANC (principal parti de l’opposition)

10 octobre 2010 – 10 octobre 2015 : déjà 5 années d’existence pour l’Alliance Nationale pour le Changement (ANC, principal parti de l’opposition). L’Agence Savoir Savoir a approché le président de ladite formation politique M. Jean Pierre Fabre.
Quel bilan dressé ? Pourquoi l’opposition s’est affaiblie au lendemain de la présidentielle ? Approuve-t-il la récente sortie de Me Isabelle Améganvi ? N’a-t-il pas manqué l’occasion de reconnaître les résultats de ce scrutin ? Pense-t-il rencontrer à nouveau le chef de l’Etat ?….. autant de questions à M.Fabre.

Savoir News : Déjà 5 années d’existence pour l’ANC. Bilan satisfaisant ?

Jean Pierre Fabre : Cinq années, c’est beaucoup et c’est peu. Nous avons été si occupés que nous n’avons pas senti le temps passer. Quand on se rappelle les conditions dans lesquelles est née l’ANC, c’est-à-dire dans la douleur, on ne peut qu’être satisfait du chemin parcouru et du travail accompli.

En cinq ans, nous avons effectué 3 tournées nationales qui nous ont permis de visiter les coins et les recoins de notre pays, d’implanter le parti sur toute l’étendue du territoire national à travers 73 fédérations dont trois fédérations internationales, Afrique, Amérique, Europe- Asie.

Les 10 et 11 octobre 2014 à Lomé, nous avons tenu notre premier congrès ordinaire qui nous a permis de renouveler les instances du parti, d’amender les statuts et de réaffirmer les grandes orientations.

Nous avons surtout assis une image de parti sérieux, déterminé et travailleur qui constitue avec les partis de CAP 2015, une alternative crédible au pouvoir actuel.

Nous bénéficions surtout de la confiance des populations togolaises et cette relation constitue un motif de grande fierté.

Bien entendu, notre satisfaction ne peut être totale. Nous devons reconnaître, avec une grande humilité, que l’objectif essentiel, principal, fondamental qui est de libérer le Togo des griffes d’un clan et d’une armée qui l’asservissent, n’est pas encore atteint. Nous n’avons pas pu empêcher la fraude électorale en avril 2015. La conséquence, c’est qu’une minorité continue de «s’accaparer des richesses nationales» et nos populations vivent dans la misère, privé du minimum. Sans eau potable. Et subissent quotidiennement l’arbitraire.

En ce qui nous concerne, nous demeurons toujours rangés en ordre de bataille pour mettre fin à cette situation. Nous devons quotidiennement œuvrer à la mise en place de l’infrastructure et de la superstructure pour ce grand combat. Peut-être faut-il réorienter la lutte ?

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant ce parcours ?

D’abord, la volonté inébranlable du pouvoir en place de nous détruire, de nous réduire à néant par tous les moyens, dès lors qu’il a constaté que nous sommes des adversaires déterminés et résolus à sa chute. Je rappelle notamment les agressions physiques dont j’ai été victime, coups de matraque du capitaine Kondo le 1er septembre 2010, les pluies de grenades lacrymogènes sur mon domicile y compris dans mon salon, mon inculpation avec mes collègues du CST dans cette affaire des incendies des marchés de Kara et de Lomé, mes assignations à résidence de fait, par la gendarmerie et la police etc.

A ceci, il faut ajouter la rage pour ne pas dire la haine manifestée à notre égard dans des campagnes de déstabilisation, de dénigrement, par des partis qui se disent de l’opposition, dès lors qu’ils ont constaté que, par notre travail et notre sérieux, nous avons conquis la confiance des populations.

Dans cette campagne, le mensonge l’a disputé à la stupidité. On n’a pas hésité à affirmer que «Jean-Pierre Fabre ne veut pas les réformes». Alors que Jean-Pierre Fabre a été le premier à évoquer l’impérieuse nécessité de mettre en œuvre les réformes politiques prescrites par l’APG. Et que Jean-Pierre Fabre a écrit à Faure Gnassingbé pour discuter la question avec lui.

Savez-vous que le 15 mars 2014, jour où j’ai été reçu par le Chef de l’Etat pour discuter des réformes, je me suis rendu à 9 heures au siège du PDP dans une délégation du CST pour proposer la composition d’une délégation commune ? Et que ceux qui prétendaient que je ne veux pas des réformes ont refusé ? Posez-leur la question.

Le plus incroyable dans cette campagne de dénigrement est que Aimé Gogué que j’ai mis dans ma délégation pour rencontrer le chef de l’Etat, pour discuter des réformes, a participé aussi à la campagne «Fabre ne veut pas des réformes».

Dans cette campagne qui visait à me salir, je me suis gardé de donner quelque explication que ce soit. J’ai fait confiance à la capacité de discernement des populations togolaises. Pour moi, ceux qui se livrent à de telles manœuvres déshonorantes insultent l’intelligence des togolais.

Au lendemain de la présidentielle, l’opposition togolaise est sortie plus divisée et plus fragilisée. Comment expliquez-vous cela ?

Cela dépend de ce que vous appelez opposition. Je pense que vous faites une confusion entre les partis de l’opposition véritable et les partis qui se disent de l’opposition. L’UFC qui participe au gouvernement, parce qu’il a signé un accord de partage de pouvoir à le RPT/UNIR, se dit de l’opposition et participe à la CENI au titre de l’opposition. Cela n’a aucun sens.

De même plusieurs partis qui ont été de l’opposition n’y sont plus en raison de leur attitude actuelle. L’opposition n’est pas un état permanent. On n’y est pas parce que l’on dit qu’on est de l’opposition. On y est par les actes que l’on pose. Croyez-vous que les Togolais ne savent pas que parmi les candidats qui ont participé à la dernière élection présidentielle et qui se disaient de l’opposition, il y avait des lièvres ?

Aujourd’hui, il existe une opposition sérieuse responsable, unie, crédible, réunie au sein de CAP 2015. Je rends hommage à mes collègues de la CDPA, du PSR et de l’UDS avec lesquels nous travaillons en harmonie. L’écrémage intervenu est salutaire et je m’en félicite.

L’opposition n’est pas affaiblie, elle est unie, rassemblée et cohérente. Si vous mettez dans l’opposition, ceux qui ne travaillent pas et passent leurs temps sur les radios à inventer, à salir, à calomnier au lieu d’œuvrer à implanter leur parti qui n’existent d’ailleurs plus que de nom, en raison de leurs errements, vous êtes dans l’erreur.

Vous savez bien que beaucoup de vos amis de l’opposition vous accusent d’avoir pris part à la présidentielle ?

Ceux que vous appelez «mes amis de l’opposition» font semblant de nous accuser en sachant bien qu’ils n’ont aucune raison de le faire. Ils ne peuvent pas justifier leur appel au boycott. Parce qu’ils ont été les premiers à exiger la désignation d’un candidat unique de l’opposition pour affronter le candidat du RPT/UNIR en l’absence de reformes.

Lorsque nous nous sommes ralliés à cette stratégie et qu’ils ont compris qu’il devenait difficile pour eux d’être le candidat unique, ils ont fui le «conclave» et commencé sur les radios, leurs vociférations selon lesquelles : «Fabre ne veut pas les réformes».

Là où ça devint intéressant, c’est lorsqu’ils ont maintenu cette position après que la majorité RPT/UNIR eut rejeté le projet de loi de révision constitutionnelle le 30 juin 2014 à l’Assemblée Nationale. C’était devenu même ahurissant lorsqu’ils ont gardé la même position quand le RPT/UNIR a empêché la proposition de loi commune de révision constitutionnelle, élaborée ensemble, d’arriver en plénière de l’Assemblée Nationale.

Je me demande s’ils ont été embarrassés lorsque Faure Gnassingbé s’est opposé lui-même, personnellement, avec Yaya Jameh à Accra lors d’une réunion de la CEDEAO, à toute limitation du mandat présidentiel.

Pour terminer avec leurs incohérences, je voudrais rappeler que dans le même temps qu’ils criaient au boycott, ils participaient à l’organisation du scrutin dans toutes les structures appropriées, CENI, CELI, bureaux de vote. Poussant le zèle jusqu’à signer le procès verbal de la CENI qui déclare élu un candidat après examen de 14 CELI seulement sur 42.

En appelant au boycott, ils savaient qu’ils s’adressaient aux seuls électeurs de l’opposition, puisqu’ils ne peuvent pas demander aux électeurs du RPT/UNIR de ne pas aller voter. Ils jouaient donc, comme je viens de le dire, contre le camp auquel ils prétendent appartenir. La haine ne peut être le moteur de l’action politique.

Vous parlez de qui ?

Si vous attendez de moi que je les cite, je ne vous ferez pas et je ne leur ferai pas ce plaisir. Ils se reconnaîtront et les togolais les reconnaissent. Et cela est suffisant. La place où me mettent les populations togolaises me contraint à me respecter et à respecter le Peuple togolais en évitant de me mêler de ce qui n’en vaut pas la peine.

Est-ce à dire que vous soutenez Me Isabelle Améganvi qui disait qu’elle combattra le CAR et l’OBUTS au même titre que le parti au pouvoir ?

Croyez-vous que Mme Isabelle Améganvi peut s’octroyer dans un parti aussi sérieux que l’ANC, la liberté d’exprimer des positions personnelles, des positions hors de la ligne ? Il est de notre devoir de ne plus nous bercer d’illusions et de tirer toutes les conséquences de l’attitude de ceux qui ont pris la décision de franchir le Rubicon.

Ne pensez-vous pas que cette +guerre+ de leadership au sein de l’opposition, vous affaiblit au jour le jour ?

Décider de ne plus commettre les mêmes erreurs n’est pas se livrer à la guerre. Où voyez-vous la guerre ? Où voyez-vous la guerre de leadership? Nous ne somme en guerre de leadership contre personne. Ce n’est pas notre conception du leadership. Il y a un leadership naturel pour ceux qui bénéficient de la confiance du Peuple parce qu’ils collent à ses aspirations et œuvrent dans ce sens. Le leadership ne se décerne pas après un concours de vocifération radiophoniques où la mythomanie le dispute à l’incohérence.

Après les élections législatives de 2013, il est apparu que j’étais le président du parti du parti de l’opposition le plus important de l’Assemblée nationale et qu’aux termes de la loi, je devenais le «chef de file de l’opposition».

Ceux que vous appelez «mes amis de l’opposition» ont pris d’assaut les radios pour proclamer urbi et orbi que je ne pouvais être le leader de l’opposition puisque je n’étais pas «rassembleur». Je n’ai accordé aucune importance à ces vaines gesticulations. Parce que même si la loi n’existait pas, après les législatives, le bon sens aurait fait de moi le chef de file de l’opposition.

D’ailleurs, Faure Gnassingbé les a si bien écoutés que deux ans après les élections législatives, il n’a toujours pas pris le décret d’application de la loi. Vous voyez comment mes «amis de l’opposition» aident un dictateur à éviter d’appliquer une loi votée par sa majorité parlementaire.

Pouvons-nous dire maintenant que la page de la présidentielle est définitivement tournée ?

Non, elle n’est pas tournée, elle ne peut être tournée parce que les résultats officiels de cette élection sont des résultats frauduleux. Et que tous les gens sérieux le savent. Donc, je ne les accepte pas.

Mais tous les observateurs (nationaux et internationaux) déployés sur le terrain n’ont jamais parlé de fraudes. Ils ont tous jugé ce scrutin «apaisé et transparent». Vous êtes les seuls à parler de fraudes.

Je viens de vous parler de gens sérieux. Un scrutin peut être «apaisé» et frauduleux. C’est le cas du scrutin du 25 avril dernier. Tous ceux qui déclarent un scrutin régulier moins de 48 heures après sa tenue, comme l’ont fait les observateurs de la CEDEAO, de l’UA et d’autres organismes régionaux africains, sont des irresponsables qui ne savent pas ce dont ils parlent.

Quant à la fameuse Concertation Nationale de la Société Civile (CNSC), une coquille vide, qui n’existe qu’en période électorale, pour bénéficier de subventions de l’UE, c’est un écran de fumée derrière lequel se réfugie la fameuse communauté internationale notamment l’UE pour se prononcer sur la régularité des élections. Ce qui n’est pas très courageux.

Après les élections, nous avons recueilli et analysé des rapports provenant de toutes nos préfectures. Nous venons de rendre public un mémorandum sur l’élection frauduleuse du 25 avril dernier. C’est un travail sérieux dont le contenu est incontestable.

Beaucoup d’observateurs de la scène politique togolaise estiment que vous aviez manqué l’occasion de reconnaître ces résultats, dans la mesure où tous ceux qui étaient sur le terrain les ont approuvés ?

De deux choses l’une. Ou vous ne connaissez pas le Togo ou vous voulez faire de la provocation. Peut-être qu’après la lecture du mémorandum sur la présidentielle du 25 avril 2015, vous changerez d’avis. Quand vous verrez le tableau des taux de participation et que vous lirez que plusieurs taux de participation de bureaux de vote du nord de notre pays avoisinent 110 %, vous comprendrez ce qui s’est réellement passé.

J’étais au siège de l’OIF à Paris, en juillet dernier. J’ai appris que l’OIF renonce désormais à faire des observations électorales. Elle estime que c’est un exercice compliqué, car être appelé à se prononcer sur des choses qu’on ne maîtrise pas, est difficile. L’OIF veut désormais s’atteler à aider les pays africains à revoir leur état civil et à régler les questions liées au fichier électoral. J’ai d’ailleurs saisi l’occasion pour demander à mes interlocuteurs une copie du rapport de l’OIF. Il est étrange que six mois après la présidentielle, l’OIF n’ait pas encore rendu public son rapport, malgré les assurances qui nous sont données depuis trois mois dans ce sens. Que cache cette situation ?

Vous faites au moins confiance aux observateurs de l’OIF ?

Je fais confiance au contenu de notre mémorandum sur la présidentielle. J’attends le rapport de l’OIF. Comme j’attends le rapport de l’UE que j’ai demandé à Bruxelles. J’espère que j’aurai bientôt les deux rapports pour confronter les contenus avec celui de notre mémorandum. Je suis persuadé qu’ils ne seront pas éloignés les uns des autres et qu’ils se complètent.

Pensez-vous que l’OIF dira le contraire des résultats officiels ?

J’espère que rapport fera état de ce que ses observateurs ont relevé sur le terrain.

Comme la page de cette présidentielle n’est pas tournée pour vous, qu’allez-vous faire maintenant ?

La lutte continue.

Toujours avec les marches dans les rues?

Vous auriez dû être au Burkina Faso pour tenir de tels propos, au moment où ce peuple a décidé de prendre en main son destin. La lutte fait évoluer les choses. A l’ANC, nous sommes des lutteurs et nous sommes déterminés à défendre et à faire évoluer la cause togolaise.

Pensez-vous écrire au chef de l’Etat pour le rencontrer, comme vous l’aviez fait avant la présidentielle ?

Si c’est nécessaire, je le ferai. Pour le moment, je n’en vois ni l’intérêt ni la nécessité. FIN

Propos recueillis par Junior AUREL

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