A Togoville, le marché de troc attire mille et une curiosités (MAGAZINE)

Assise devant son étalage au milieu du marché de Togoville ou « Togossimè » (+marché du Togo+ en langue Ewé), dame Manavi vante les qualités de ses petits poissons fumés.

Non loin d’elle, sa voisine coiffée d’un chapeau en raphia pour se protéger du soleil, échange un petit bol de maïs contre quelques petits poissons fumés.

« Togossimè » (localité située à environ 65 km à l’est de Lomé) est un marché de troc : pas de transaction monétaire. En d’autre terme, on n’achète pas avec l’argent, on échange directement des biens sans intervention de monnaie. C’est un système économique primitif fondé sur l’échange direct de biens.

Implanté au cœur de Togoville – situé près du Lac Togo – « Togossimè » s’anime tous les samedis sur une petite place publique.

Il est animé par des femmes de la localité et des villages voisins. La plupart de ces femmes viennent échanger toutes sortes de produits, notamment les céréales, du poisson, des oléagineux et des fruits de mer.

Et chaque samedi matin, on attend le coup de sifflet de l’émissaire du roi Mlapa VI de Togoville, avant le troc. Ainsi, Alohou Papa porteur du message de sa Majesté, siffle le début des échanges, après un rappel des règles d’usage.

« Pas de querelles, pas de médisance, pas d’insultes, que tout se passe dans la bonne ambiance et dans la gaité … », souligne Alohou, attentivement écouté par l’assistance.

C’est parti le top est donné : bruits d’assiettes, de bassines, bavardages et brouhaha habituel des marchés, les femmes se bousculent… Les échanges se font à ciel ouvert, car  seuls deux ou trois petits hangars déjà en ruine, servent d’abris à ces femmes. Mais on troc, on rit, on échange : riz contre poisson, maïs contre poisson, gari (farine de manioc) contre poisson ou fruits de mer, volaille contre tubercule, céréale ou oléagineux selon le besoin, mais la tradition est maintenue : … on donne et on reçoit.

Echange de biens…

De façon générale, ce marché est animé par deux types d’usagers : les commerçantes qui viennent troquer certains produits contre des céréales et autres produits facilement écoulés sur d’autres marchés, et les ménagères en panne de poisson pour leur soupe ou venues simplement échanger un surplus de céréales contre une autre variété de vivres.

La quantité a toujours été une entente entre les deux parties, et tout se termine toujours par un sourire, comme l’affirme Dame Emefa Youdi (40 ans) qui fréquente ce marché depuis plus de 20 ans. Femme d’un pêcheur, elle quitte Hetciévi un village voisin avec du poisson fumé qu’elle troque contre des céréales.

« Chaque samedi, je viens échanger ces poissons fumés contre du maïs, du haricot et du voandzou. Je revends ces céréales dans mon village, car nous ne cultivons pas chez nous. Les hommes vont à la pêche dans le Lac Togo. Et les femmes s’occupent de la vente des poissons », confie la jeune dame assise sur un tabouret, sous un soleil ardent.

Elise Dansi, élève en classe de 3ème rencontrée dans un coin du marché avec un petit bol, rempli de gari, se confie : « Je veux échanger du gari contre quelques petits poissons fumés, car je veux préparer à la maison, mais nous n’avons pas de poissons ».

 

Togoville, un « village conservateur »

 

« Togoville est un village conservateur. Autrefois, nos parents vivaient des produits de la terre et de la mer. Ils s’échangeaient ces produits et vivaient dans une parfaite ambiance », explique Simon Tovor, conseiller spécial du roi Mlapa VI, chef canton de Togoville.

Echange de biens.

« Pour ne pas perdre les traces de nos grands-parents, nous avons jugé bon de préserver cette pratique, afin de montrer aux enfants la manière dont nos  parents ont vécu », a ajouté M.Tovor, assis juste à côté du trône du roi Mlapa VI.

Togoville est aussi un village riche en traditions et au passé historique.

Situé dans la préfecture de Vo, ce village, dont le nom originel était Togo, a pris le nom de Togoville lorsque l’explorateur allemand Gustav Nachtigal, était envoyé par le chancelier Otto von Bismarck en tant que commissaire spécial, pour négocier avec le roi Mlapa III, l’instauration d’un protectorat de l’Empire allemand. Ce qui fut fait 5 juillet 1884, par la signature d’un traité créant le Togoland, selon des historiens.

« Et c’est village, qui signifie originellement ville +au-delà de la falaise+ en langue Ewé+ qui a donné son nom au pays (Togo) », raconte M.Tovor.

Pour rallier Togoville depuis Lomé, il faut contourner le Lac Togo en passant par une longue piste rurale parsemée de nids-de-poule, ce qui fait que bon nombre de personnes ainsi que les touristes préfèrent emprunter le moyen le plus court : la pirogue.

 

Togossimè, plus qu’un lieu touristique

 

« Les blancs viennent de partout. Ils sont impressionnés de voir la manière dont nous faisons les échanges. Certains passent toute une matinée dans le marché à nous filmer et à prendre nos photos », raconte Zansie Doufio, native de Togoville, assise  au milieu de petits paniers de maïs, de crevettes et du gari.

L’une des femmes du marché de troc de Togoville.

A quelques mètres, un couple français échange quelques mots avec certaines femmes et prennent des photos. Ils font le … avec

Non loin, sous un hangar de fortune, un groupe de jeunes venus d’un séminaire à Aného (environ 45 km à l’est de Lomé), ont aussi fait un tour dans le marché, après avoir rencontré les conseillers du roi Mlapa VI.

« Je ne savais pas qu’il existe encore un marché de troc en Afrique. C’est très impressionnant. La monnaie ne circule pas et les échanges se font sans dispute. Personne ne proteste. C’est vraiment beau à voir », confie Ibrahim Moussa, ingénieur agronome de nationalité burkinabè.

Pour Mike Adonso,enseignant-chercheur dans une Université à Accra, « la règle de base de ce marché, c’est le bon vivre ensemble en communauté, l’entente et le pardon. Les règlements se font à l’amiable… ce n’est pas très visible, mais quand on voit comment se font les échanges, on constate clairement que c’est l’entente qui gouverne les échanges. Et c’est justement ce qui manque à la société actuelle. Vivement que ce marché demeure un patrimoine vivant, et soit un jour inscrit à l’UNESCO ». FIN

Edwige AKOTOH, Envoyée spéciale